C'était quelque part entre 2007 et 2008, sur le web.

Myspace battait son plein, on était frétillants de nos petits morceaux, de nos bouts d'images et nos rencontres virtuelles. Entre nos narcisses et le plan d'eau vertigineux de la toile, il y avait cet espace, avant notre reflet, où l'on pouvait croire encore qu'on était des petits individus reliés aux autres. On collectionnait les amis, on en avait tous des kilos et on était heureux.

Dans le quart d'heure de l'année qui ressemble à l'oeil d'un cyclope, celui de l'entre deux ans, le quart d'heure de toutes les trêves, le quart d'heure du règne absolu de l'objet qui colonise les moindres pensées, l'objet, sorte de divinité provisoire sans concession qui s'adore sans limite aux temples de la consommation, affublé de papier et de rubans glacés, dans ce quart d'heure de l'année, là, Frank et moi avions fait une retraite : nous surfions sur Myspace de voix en groupes, de slameurs en chanteurs et de fil en aiguille, sans une seule oreille qui vaille à la symphonie cacophonique incantatoire des Jingle bells de la rue. On ne laissait du dehors entrer que quelques voix élues au filtre de nos envies et du reste, on était tous les deux et on était bien.

C'est là que Frank l'a rencontrée, Ottilie. Sur Myspace. C'est lui qu'a cliqué, et nous, de suite, l'ouïe scotchée au hublot. "Crayons de colère", il pleuvait aussi comme chien et chatte, enfin, Ottilie. Une voix, un accordéon, une guitare, de la poésie, de l'espace : de la musique.

De suite, on lui a écrit, requête en ami, enfin vous connaissez les codes. Mais Ottilie, c'est de vrai, vous savez... de suite on s'est appelés, de suite, on s'est causé, de suite.

Ottilie, comme voix, tu croises une fois, et t'oublies pas. Ensuite, il y a l'univers. Une fille, tu vois, qui parle d'amour et de cul en même temps, comme ça, tellement trash que la poésie est suspendue à ses lèvres, tellement cash qu'entre ses lignes, t'as même le choix de ne pas l'entendre, parce qu'indécent, dérangeant, délicieux, douloureux, sans ostentation jamais jamais. Indécent pudiquement. Dérangeant subtilement, avec cette fêlure qui fait penser au cristal juste avant qu'il vole en éclat, juste là, là où est le point de rupture.

Ottilie. Et un bourdon. Les harmoniques, d'abord, t'entends pas, parce que t'as pas appris à écouter le chant de l'eau, l'épaisseur impalpable qui existe entre le sol et le ciel, le premier millimètre d'air de Marina Svetaeva... t'as pas appris. Et puis soudain, la note cachée, elle brille hors du champ de ton écoute, comme un vif d'or à côté de ton champ de vision, et ton ouïe te dit de regarder là. Et soudain, elle explose, la note, et ce n'est plus une, c'est deux, c'est trois. C'est une même voix qui chante à 3 ou 4 voix, et ça se croise, et c'est toujours la voix d'elle, c'est un bourdon tibétain, c'est un chant du monde, c'est Ottilie. 

Après, Ottilie, tu vois, c'est une bosseuse du merveilleux. Elle a appris les machines et ça a fait évoluer sa musique.

2014. Elle écrit pareil, toujours, avec son ventre, pas seulement avec son coeur, le coeur c'est trop petit pour elle, et puis, ça dit pas tout.

Avec Ottilie, un jour, on s'est retrouvées dans un troquet du XXème en bordure des maréchaux. Il pleuvait comme chien, ce jour là encore. J'étais avec une ado humide qui habitait alors sous un parapluie bariolé. On est allées ensemble chez un loueur d'accordéons, et ma fille a choisi un accordéon. Ottilie l'a essayé. Roxanne l'a apprivoisé...

Fin 2013, dans le quart d'heure de l'année qui ressemble à l'oeil d'un cyclope, Frank et moi on a offert un cadeau à Roxanne.

C'est Histoires d'O2 d'Ottilie B. 

 

écoutez-la ici :

http://www.deezer.com/album/6603652

 

découvrez son actu là : 

http://ottilieb.wordpress.com/

 

et allez la soutenir pour les auditions du Printemps de Bourges 2014 à Marseille...

ottilie