Quand j'étais petite, j'inventais dans des boîtes en carton des maisons comme un foyer pour des petites poupées grandes comme ça. Je leur inventais de belles histoires. Je m'amusais bien. Elles vivaient en communauté, elles étaient une famille, sauf qu'elles ne l'étaient pas par les liens du sang, elles l'étaient par l'expérience. Aujourd'hui on dirait "le vivre ensemble". 

Ensuite, quand j'ai été plus grande, j'ai touché du doigts différents métiers qui rappellent la communauté et qui bricolent autour du vivre ensemble. 

Il y a quelques mois, j'ai rencontré des personnes parce que je cherchais du travail. (Chanter des chansons, c'est pas un cdi, alors pour le loyer, des fois, faut être inventif.)

Je suis arrivée dans un endroit comme un village. Des maisons, des allées, des pelouses, des tables sous la tonnelle pour l'apéro. Dans chaque petite maison, y a un salon, des chambres pour chacun, une salle à manger, des salles de bain...Et puis il y a des gens qui habitent là. Boîtes à chaussures. Aussi joli.

Si tu regardes bien, tu vois que le gars qui tond la pelouse, il est pas tout à fait comme toi. La dame qui t'accueille, non plus. Ils sont pas pareils. Pas très différents, mais quand même un peu.

Et là tu percutes que les boîtes à chaussures, c'est forcément pour des Pas Pareils. Parce que les Pareils, en règle assez générale, ils ont pas besoin d'être une communauté, ils peuvent se contenter d'être des individus, ça leur suffit.

Pour les Pas Pareils, c'est beaucoup plus difficile d'être un individu. Dans le regard des gens, notamment. La société n'a pas tellement besoin d'eux, alors elle les met de côté, là où on met ceux dont on ne sait pas quoi faire. Ce n'est pas qu'elle soit malveillante, la société, mais elle n'a pas le choix : faut bien qu'elle gagne sa vie et qu'elle paye son loyer, elle aussi. 

Elle met de côté, mais elle a des institutions solidaires qui sont chargées des boîtes à chaussures, parce que exclure, c'est pas bien. C'est écrit. Et les boîtes à chaussures, il y a des institutions qui font ça plus ou moins bien. ça dépend des fois, ça dépend des gens.

Ici, où je vais passer un entretien d'embauche, c'est l'Association Emmanuelle, qui fêtera ses quarante ans cette année, et qui se préoccupe de la vie quotidienne, de l'hébergement, du travail, de l'épanouissement de Pas Pareils. Ici, des handicapés mentaux. Une longue histoire déjà en Poitou Charentes, l'Asso Emmanuelle. Au départ, des parents. Comme la plupart du temps. http://www.emmanuelle.asso.fr/

L'Association Emmanuelle m'a embauchée pour quelques mois, j'ai travaillé au Pôle autisme, avec des Pas Pareils vraiment pas pareils. Là, tu vis avec. Là, tu rencontres des personnes qui te font sortir de tes chemins pour en emprunter de nouveaux. Tu apprends le silence comme une plage avec du soleil. Le geste, comme un langage premier. Tu réapprends à te taire. Au bout d'une petite semaine, tu regardes ton bavardage quotidien comme un verbiage inconsistant. Tu perds tes repères. Tu voisines avec la souffrance, aussi, oui, beaucoup, la solitude, un peu. Tu essaies d'accompagner, d'offrir ta main à qui ne v/peut pas te la prendre. Tu cherches les portes pour entrer, tu veux aider à porter un fardeau dont tu ignores tout, même le poids. Tu cherches des subterfuges, des centres d'intérêt. Tu inventes avec tes collègues des routines qui déjouent celles du trouble. Tu es obligé d'être créatif. Tu remportes tes premières victoires quand un sourire, un regard croisé, quand un cri devient chant, parfois, rarement, mais une fois suffit pour qu'apparaisse le champ des possibles.

Tu apprends le travail d'équipe. Oui. Tu apprends. Parce qu'avant le Pôle autisme, t'avais pas compris à quoi ça servait, une équipe. Enfin, pas vraiment.

Une équipe, avec un tempérament à couper au couteau, des éclats, des coups de gueule, ah, ça oui, des tempéraments. Mais une bienveillance vraie, une vigilance extrême et une acuité particulière à l'autre. (AMP : si jamais tu ne connais pas ce métier, va le découvrir...)

Cette histoire là, ça nous a fait nous poser des questions, à Frank et moi.

Je vous les livre en vrac :

Comment on a pu arriver à ce que les Pareils ignorent jusqu'à l'existence des Pas Pareils ? (Sauf trois entrefilets dans un canard et puis s'en vont...)

Pourquoi les Pareils, ils sont tellement absents des boîtes à chaussures ?

Pourquoi les Pas Pareils, ils en sortent si peu souvent, et pourquoi quand ils en sortent, c'est une expédition ?

Comment les Pas Pareils ont-ils accès à la Culture ? Est-ce qu'ils y ont accès pareil ? En principe oui : la république, elle parle d'égalité. Mais où ça s'achète, l'égalité, quand on est Pas Pareil ? Avec quels sous ?

Est-ce qu'on pourrait imaginer un spectacle où se rendraient Pareils et Pas Pareils ensemble ? 

Oui, oui, naïves questions. Oui, tous déjà on a les réponses. Oui, oui, d'autres déjà bien sûr y ont réfléchi. Pistes existent. Chantier permanent, en cours de construction.

En attendant de pouvoir trouver des réponses, on a décidé, l'Association Emmanuelle et nous, de creuser, une piste ensemble. Une piste qui inviterait les Pareils dans les boîtes à chaussures pour voir des spectacles avec les Pas Pareils. Par exemple. Ou encore, une piste qui permettrait aux Pas Pareils de créer des spectacles et de venir sur scène...

Enfin, le principe d'une piste, c'est qu'au moment où on prend la pioche, elle n'est pas vraiment carrossable encore. Et on ne sait pas vraiment où elle nous mènera. Mais on prend la pioche. Si elle nous emmène quelque part, on vous donnera l'adresse, comptez sur nous ! Il se peut même qu'on ait besoin de vous pour trouver la destination...

Cette piste, on l'a appelée "A pas de Lézards".