Clichy, c'est 25 ans. Ce sont des murs qui lézardent, des mômes qui grandissent. Des marronniers qu'on remplace.

Moi j'étais d'ailleurs, ici je ne voulais pas. Quelqu'un m'a extraite d'un Maroc qui ne m'était pas même natal mais où j'avais forgé un regard. Armée de ce seul atout, me voici, Clichy, me voici parmi vous. Enfin, j'en fus, j'y fus, je vous aimai, même, savez-vous.

Clichy j'ai détesté, pourtant, et c'était Paris avec, et ses escalators, ses gris, ses pâles, ses jointures de métro qui craquent, ces animaux par wagons, ces nuits glacées sur Martre mouillée, sur Montmartre escarpé. Emmurée. Des cavalcades, des portes aux mâchoires métal, du haut sur le coeur, du ventre dans les talons, la sueur du troupeau, Paris, vos densités. Ici ça parlait bitume, tu comprends, au bord du Jean Jaurès, ça carbure les autos. J'ai bercé mes enfants dans les incantations du boulevard. La rumeur, parfois, c'est du bruit à dormir, le ronron de la ville. On s'est appris, on s'est apprivoisés. 

Moi je ne comprenais rien à la cité d'ici. Je n'appartenais pas à la cité d'avant. Je n'étais d'aucune cité, partant, je décidai d'être de toutes, c'est-à-dire que Clichy serait toutes les cités. Et Clichy tint parole.

J'y vécus peu de choses, mais enfin... Une carrière de maman. Une carrière d'instit. Quand j'y regarde bien, je me sens assez vieille, de tous ces métiers-là, mes seuls métiers du monde : passer le témoin. Et s'il y a de la lumière, c'est un peu de gagné. 

Clichy, faut la quitter un jour pour la comprendre province. Faut la quitter un jour pour connaître son langage.

J'avais mis sa médiathèque dans la poche de mes élèves. J'y avais mis debout contre les bacs d'albums des bouts de choux à quatre pattes qui ont grandi leurs bras pour plonger dans les pages. Certains n'en sont sortis que bien des Harry Potter plus loin, d'autres y sont restés, parfois s'y sont perdus. La plupart n'y reviennent plus. La bibliothèque jeunesse où certains ados décident de grandir loin de leur mère : Clichy a plusieurs girons. Je ne les connaissais pas tous. Mes enfants m'en sont gré.

Clichy, c'est très haut le 15 rue fournier. Locataires de Paris, oui Monsieur, oui Madame, la plus grande cité de l'univers du haut de mon Petit Hiver. Avec ses couleurs de nuit comme un soir de cabaret, Paris étendue à nos pieds comme une fille de joie. Nous pensives, accroupies au balcon : "oui, faut que tu chantes, ma Pépette", qu'elle me disait, quand je croyais naufrage.

Clichy c'est un village. Il y a de mon Maroc natal, ici. C'est le marché, c'est la maman de Mariam, la maîtresse elle parle arabe, tu sais ? C'est Zohra, les m'semen, je sais pas ça s'écrit comment en français, baghrir, encore pire. Mais c'est Clichy. Clichy, des petits pieds nus noirs dans la neige qui troue les souliers de toile. Clichy, fait chaud contre les radiateurs de mon CPA à l'heure de midi quand ça crie par centaines dans la cour de Pasteur. Yasmine n'avait pas de lit : elle dormait sur la table. Fratellini : on a planté des soucis, on n'en avait pas assez, la cour était trop grise. Encaissée entre les tours berge de Seine, nous on s'en foutait, ça sentait le pain de fournil dans la grande section, on devenait boulangers et on avait 5 ans. Dehors, on ferait le jardin sur la langue de terre qui nous reste. C'est comme ça que Roxanne a inventé de collectionner les fourmis d'entre les grilles des arbres de Jean Jaurès. La fourmi de bitume, ça s'honore, madame, ça a du mérite. On lui fait des révérences.

Ici l'école faisait des trucs. Faut qu'elle les fasse encore, Clichy, s'il te plaît. Laisse pas ton monde se fatiguer. Faut du merveilleux dans les rencontres de langue, faut tes enfants partir en vacances, faut ta grande mixité mettre tout son coeur à l'ouvrage, faut les Emmanuel dormir chez les Simon, les Loïc avec les Sid-Ali, comme toujours, comme avant, faut laver les chaussettes ensemble, à la Elie. Faut parler dans la rue le langage sans les poings. Faut danser, faut apprendre, faut parler. Clichy faut rester pour replanter des arbres. Faut fabriquer des métiers. Faut écouter les cours pavées à l'herbe frondeuse de la rue de Paris nous raconter le temps d'avant, le temps des ateliers, le temps des quais, le temps des garennes et des jardins. Faut la Seine héberger les ados avec leurs guitares et leurs accordéons, leurs amours et leurs cigarettes si particulières. Comme avant. Comme toujours.

Clichy faut pas te perdre. 

Je te garde en tendresse. On s'appelle. On s'écrit.