Entre chronique et lettre ouverte, ce texte est pour Pascal Pratz.

Dans l’océan des significations qui ne seront jamais écloses flottent, entre deux eaux, les œuvres inachevées.

Dans l’absolu, il y a une probabilité infinitésimale pour qu’un gamète mâle rencontre un gamète femelle et pour que le miracle de la vie se produise.

Il y a à peu près la même probabilité pour que se rencontrent un auteur et son lecteur, et que le miracle de la signification se produise.

Dans le monde du texte, il y a des sages-femmes qui accompagnent cette naissance, et on les appelle les éditeurs.

C’est, je crois, un joli métier. L’éditeur permet que l’œuvre ne reste pas inachevée. Tout simplement parce que son rôle, c’est de la rendre publique. Autrement dit accessible. Et ce faisant, d’accroître considérablement la probabilité de l’avènement de la signification (reste à savoir si l’achèvement de l’œuvre saurait se résumer à l’avènement d’une signification, mais c’est un débat philosophique au niveau duquel je ne peux pas m’élever).

Joli, mais féroce métier aussi, parce que l’éditeur a un pouvoir décisionnel redoutable : celui de départager qui est « à naître » de qui ne l’est pas. C’est-à-dire que dans l’océan des œuvres en devenir, il est un peu démiurge. Tripoteur génétique. Dangereusement influent sur les courants de pensées à répandre – ou à contenir. Ça fait peur, mais ça fait rêver. Ce doit être un métier fantastique.

Cela exige de l’honnêteté intellectuelle, de la rigueur, une éthique, et un peu, un petit peu d’esthétique.

Lui, l’homme dont je vous parle, il regarde sans aménité le monde d’un peu plus haut, des deux têtes de plus que la nature lui a données au-dessus de la moyenne de ses contemporains. Et l’un de ses métiers, c’est accoucheur de textes.

C’est ainsi par exemple, que sans faire ni une, ni deux, il a choisi de donner naissance à Arbruisseaux. Une de ces naissances qui ne font pas de bruit, sans péridurale et sans forceps. L’enfant se porte bien, merci, et l’auteur ayant par son entremise réussi à s’accoupler avec une poignée de lecteurs, on peut supposer que quelques significations ont pu jaillir de la collision. Ainsi, chacun a tenu ses promesses. L’œuvre, son auteur, son éditeur, ses lecteurs.

Le cycle de la vie des significations pourrait se résumer à cela, mais le temple du commerce abrite nos intentions, même les plus philanthropes.

Ainsi, il est d’usage que l’éditeur gagne sa vie grâce à son métier. Enfin, ainsi aurions-nous envie de l’imaginer dans un monde équitable où toutes les significations à advenir, même les plus minimales, les plus marginales et les plus dissidentes auraient la même valeur marchande.

Et s’il gagne sa vie, en principe, c’est grâce aux livres vendus.

Une petite part de cette vente revient à l’auteur. Une plus grosse part en revient à l’éditeur. C’est normal, parce que si l’auteur a transpiré quelques heures attelé à son établi, l’éditeur, lui,  a investi : l’encre, le papier, la promotion, la distribution… Il a fait travailler l’imprimeur et le maquettiste et il faut les payer (à moins qu’il ne soit lui-même l’un et l’autre, ce qui n’exclut pas qu’il faille les payer quand même et a fortiori). Il fait travailler aussi le libraire (id.), la Poste, etc...

Il se paye sur la bête du bouquin. Idéalement.

Comme je vous disais, il a investi. C’est-à-dire, comme tout investisseur, qu’il a pris un risque. Celui d’investir (comme c'est original). Il a misé sa thune sur un cheval qu’on appelle l’auteur. S’il a misé sur un bon cheval, on peut espérer pour lui un jackpot.

Photo Pascal Pratz

Néanmoins, certains éditeurs ne gagnent leur vie ni de leur art, ni de leur commerce, ni de leurs chevaux. Voici pourquoi en trois exemples.

Cas N°1 : Vous êtes un « petit » éditeur (n’en déplaise à la nature qui vous a doté d’une stature propre à toiser le monde des quelques centimètres qui manquent à vos contemporains pour être à votre hauteur). Vous envoyez un lot de livres à un libraire qui vous les a commandés en vous en demandant facture. Les mois passent. Nul retour. Pas de nouvelles de vos livres, pas de règlement. Vous n’avez pas de service contentieux. Vous n’allez pas monter au créneau pour 50€. Vous vous asseyez dessus.

Cas N°2 : Vous êtes un « petit » éditeur, et vous avez l’audace de publier, de surcroit, les « petits » auteurs (normal, me direz-vous, les autres sont déjà chez Gallimard ou 10 18). La notoriété insuffisante de vos petits auteurs fait que leurs bouquins se vendent peu ou mal. Mauvais chevaux. En ce cas, votre investissement, vous vous asseyez dessus.

Cas N°3 : Vous êtes toujours un « petit » éditeur, mais vous avez du flair, on peut encore appeler ça du goût, bref, vous avez un talent pour « dénicher » le talent. Un jour, votre « petit » auteur entrera dans une « grande » maison. D’abord parce qu’il a du talent, ensuite, parce qu’il aura publié, grâce à des têtes brûlées comme vous qui l’auront accompagné pour la beauté du geste, une demi-douzaine d’ouvrages qui pour être, certes, demeurés confidentiels, ne lui auront pas moins permis de construire une bibliographie respectable de « publications à compte d’éditeur » (dont tout auteur candidat aux subventions du CNL connaît le prix), qui lui auront peu à peu donné du crédit auprès de la « grande » maison qui finalement, aura décidé de se mouiller pour lui. Ce jour-là, votre « petit » auteur rejoindra l’étagère des « grands », mais l’éditeur qui vendra suffisamment de livres pour amortir votre investissement initial, ce sera la « grande » maison, pas la vôtre. Avec un peu de chance, le lectorat de votre auteur reviendra vers vous pour acheter ses livres antérieurs, mais le temple du commerce nous a appris à ne pas trop compter sur la reconnaissance ou la curiosité du consommateur, fût-il un consommateur de texte. Donc là encore, vous avez de grandes chances de vous asseoir dessus.

A force de vous asseoir sur les revenus idéalement attendus de votre activité professionnelle (quelle impudence, vouloir vivre de son activité professionnelle !), vous finissez en chaussettes.

Mais, comme mentionné plus haut, ayant un peu de hauteur, vous ne le direz jamais, et plutôt que d’entrer dans des joutes usantes pour trois francs six sous où s’épuiseraient votre art, votre esthétique et votre philanthropie, vous essayez tant bien que mal de colmater les brèches en pratiquant un autre métier. Celui d’auteur, par exemple (vous en pratiquez d’autres, encore, peut-être - dieu sait à quelle gymnastique infernale il soumet ceux de ses sujets qui ont votre impertinence – mais pour les besoins de mon propos je ne parlerai que de celui-là). Et vous vous remettez à votre établi pour écrire. Et vous vous faites publier par différents éditeurs.

Et puis un jour, vous vous apercevez que, parmi vos confrères éditeurs, tous n’ont pas votre passion chevaleresque pour le livre, ce qu’il affirme, ce qu’il défend, ce qu’il protège, et ce contre quoi il incarne la résistance active la plus pacifiste mais la plus subversive de tous les temps, ce gardien intemporel de nos libertés, que voudraient bien nous ravir écrans et autres gadgets à zapping, mais qui demeure pour l’heure aussi indestructible que la pierre de Rosette, n’en déplaisent aux chiffres affligeants sur lesquels vous vous asseyez quotidiennement à l’heure de remplir votre frigo d’investisseur doté d’un flair incomparable pour le talent ignoré, et grâce à votre entêtement de colibri.

Un jour, une de vos œuvres, pour laquelle vous aviez signé un contrat d’édition, vous revient en pleine gueule Article à lire ici. Pas assez de ventes. Votre éditeur à vous est de ceux qui préfèrent abattre leurs chevaux.

Que vous dire, cher éditeur ?

Force est de constater que tous les métiers ont leurs petits et leurs grands hommes. Et que ce n’est pas avec la grandeur qu’on remplit son frigo.

Vous êtes de ceux qui ont choisi de trimer pour un travail méconnu au temple des marchandises. Ça vous va très bien, ne vous refaites pas. Et puis j’aurais à craindre pour ma peau de cheval si vous changiez d’un iota.

Mais, cher éditeur, il y a des jours où oui, je vous le concède, écrire relève du sport de combat.

Pour vous, allez, pour vous, j’ai contrevenu à l’une de mes règles préférées. En général, je ne lis pas un livre sur écran. Parce que j’aime le toucher du papier, l’effeuillage sensuel et singulier de la page qui révèle la nudité de sa prochaine.

Mais aujourd’hui j’ai lu Recuerdos, et je vous en remercie.

C’est un faisceau de couleurs dont le glacé de mon écran n’a rien pu éteindre, et dont les illustrations n'ont presque rien perdu non plus.

Chaque généralité méritant son contre-exemple, c’est par Recuerdos dans sa version numérique que m’est parvenue sa plus urgente signification.

En espérant que le désaveu de ton éditeur soit la plus belle publicité faite à cet ouvrage dont tu es l’auteur, et Cathy Garcia l’illustratrice, j’ai le grand honneur de t’en acheter publiquement l’un des exemplaires rescapés. Il sera l’une des figures majeures de ma petite arche personnelle des significations promises à l’océan de l’oubli.